Un objet théorique et problématique ressassant des traumas petits-bourgeois égotistes ou une variation virtuose autour de l’art qui peut tout autant détruire qu’aider à se reconstruire ? Le Grand Prix de Cannes a divisé Première
CONTRE
Une actrice angoissée qui refuse de monter sur scène, fait trembler les coulisses de sa soudaine hésitation avant de libérer son texte et son jeu devant un public ne se doutant sûrement pas du chaos qui se jouait derrière les rideaux. Trier enchaîne quasi directement avec une très belle séquence où un intérieur - à l’instar du très beau Here de Zemeckis - est le témoin muet d’une vie de famille. Passé, présent entremêlés. Les murs deviennent le point d’ancrage d’une histoire intime, une scène sur laquelle s’opère bonheur et tragédie. D’emblée nous voici pris dans les filets d’un double espace de représentation qui inclus tout à la fois la pantomime et le surmoi. Jeu et je. L’étau se resserre autour d’une figure paternelle démiurgique dont le rapport avec ses deux filles est plus ou moins rompu. Lui est cinéaste (!), l’une d’entre-elle est actrice (celle que l’on a vu piquer sa crise).
La petite musique narrative de cette Valeur sentimentale déploie alors sa mélodie des aigreurs orchestrée par le cinéaste norvégien les yeux rivés sur sa partition bergmanienne (Sonate d’automne 2.0) De bloc en bloc, on avance inéluctablement vers une réconciliation programmée, celle qui verrait enfin les faux semblants s’incliner devant la vérité nue des sentiments. La mise en scène dessine une sorte de marelle où chacun sautille dans les clichés psychologiques et narratifs qui lui sont alloués : Papa-cinéaste égoïste vs fille-actrice abîmée bientôt dédoublée par son pendant hollywoodien. Les murs de la maison, eux, ne vibrent plus depuis longtemps, ils ne regardent ni ne sentent plus rien. Comme si une fois investis par les rouages de la fiction, ils n’avaient plus rien à cacher donc à nous dévoiler (la beauté du Zemeckis réside précisément là) Enfin, dans une ultime séquence d’une lourdeur implacable le film se dévoile enfin à lui-même soit un objet théorique et problématique resassant des traumas petits-bourgeois égotistes.
Thomas Baurez
POUR
Cannes n’aime rien tant que brûler aujourd’hui ce qu’il a encensé hier. Julia Ducournau vient d’en faire l’expérience à travers l’accueil injustement violent reçu par Alpha, comme s’il fallait lui faire payer sa Palme pour Titane. Et on pouvait craindre le même sort pour Joachim Trier, plébiscité lui aussi en 2021 avec son Julie (en 12 chapitres). Or il s’est produit exactement le contraire, l’enthousiasme de la critique trouvant même un écho dans le jury qui lui a accordé son Grand Prix. Et cet accueil ne doit rien au hasard. Il raconte la puissance tranquille d’un auteur qui, depuis son premier long Nouvelle donne (2006), poursuit une œuvre (Oslo 31 août, Back home, Thelma…) cohérente sans jamais bégayer. Mais aussi et surtout la richesse d’un film qui parle tout à la fois et dans une parfaite complémentarité d’un rapport père- fille, d’un lien indéfectible et protecteur entre deux sœurs et des coulisses du cinéma. Son regard sur le septième art et plus précisément sur le métier de comédienne, si souvent réduit à des clichés, symbolise l’ADN de Valeur sentimentale.
Ce refus de tout manichéisme comme celui de ne jamais chercher à arrondir les angles. Ainsi, à aucun moment, il n’enferme dans un statut de victimes ou d’oies blanches Nora, qui commence par refuser le projet que lui propose son père, ni Rachel, la star américaine dont ce dernier va se servir comme appât pour qu’elle revienne sur sa décision. Trier déjoue tous les a priori. Le tout sans marteler les choses, avec une élégance non dénuée d’humour qui donne naissance à une passionnante réflexion autour de l’art qui peut tout autant détruire qu’aider à se reconstruire. Mais ce geste virtuose nécessitait, pour prendre tout sa dimension, un casting capable d’en incarner toutes les nuances. Stellan Skarsgard, Renate Reinsve et Elle Fanning réussissent ce prodige- là. On devrait retrouver tout ce petit monde aux Oscars.
De Joachim Trier Avec Renate Reinsve, Stellan Skarsgard, Elle Fanning... Durée 2h12. Sortie le 20 août 2025







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