Ce qu’il faut voir en salles
L’ÉVÉNEMENT
OUI ★★★★☆
De Nadav Lapid
L’essentiel
Dans un film nerveux et intranquille, Nadav Lapid suit le dilemme moral d’un artiste israélien dans son pays post-attentats du 7 octobre. For. Très fort.
Y. est un musicien qui vivote de shows privés pour riches notables. Il forme un duo avec Yasmin, sa femme danseuse. Les attentats du 7 octobre fragilisent et brisent les esprits. Danser, chanter, exulter pour oublier. Y. et Y donnent le change. Ainsi lorsque l’on demande au premier de mettre musique un clip de propagande pro-Tsahal où des jeunes israéliens embrigadés hurlent en substance de « brûler Gaza », Y. hésite et finit par dire… oui. L’implication de ce « oui », c’est tout à la fois la tension du récit, sa rage interne mais surtout le poison qui fissure l’alliage même du film. Voilà les êtres, les choses et la pensée dans un maelström. A la façon du récent Eddington d’Ari Aster, Nadav Lapid prend à bras le corps la cacophonie ambiante, se place au bord du précipice, sans arrêt sur la brèche... Mais là où Aster se place en surplomb de ses personnages, observateur planqué derrière l’assurance de sa mise en scène, Lapid fait corps avec eux, doute, passe du « oui » au « non ». La caméra très mobile interroge en permanence son rapport aux choses. Le cadre n’est jamais stable. Il en résulte un drame volontairement outré qui frappe fort. Très fort.
Thomas Baurez
Lire la critique en intégralitéPREMIÈRE A BEAUCOUP AIME
NINO ★★★★☆
De Pauline Loquès
Nino va chercher des résultats médicaux pour renouveler un arrêt maladie. Un rendez- vous anodin qui fait basculer son existence quand on lui diagnostique un cancer du larynx et qu’on le convoque dès le lundi pour sa première séance de chimio. Comment encaisser cette information ? Comment trouver les mots pour l’annoncer à ses proches quand on possède un caractère de taiseux ? Dans ce Cléo de 5 à 7 au masculin, Pauline Loquès s’empare de ces questions en prenant le contre- pied de tout ce à quoi on pourrait s’attendre. En racontant trois jours où ce jeune homme régulièrement traversé jusque là par des pulsions morbides va paradoxalement reprendre goût à la vie. Délicatesse et finesse règnent en maître dans ce récit d’errance poignant car ponctué de moments joyeux voire désopilants. Et dans le rôle- titre, Théodore Pellerin, primé à la Semaine de la Critique, livre une des plus saisissantes compositions d’acteur de 2025.
Thierry Cheze
Lire la critique en intégralitéLA TOUR DE GLACE ★★★★☆
De Lucile Hadzihalilovic
Dans la Savoie enneigée des années 70, Jeanne (Clara Pacini), une orpheline vivant dans un foye, fugue et part à l’aventure, en direction de la ville en contrebas. Le voyage de l’évadée sera en réalité de courte durée ; le monde extérieur est bien trop effrayant. La fugueuse trouve refuge dans un studio de cinéma, où se tourne une adaptation de son conte préféré, La Reine des Neiges, qu’elle va d’abord observer en cachette, depuis les coulisses, avant d’y participer. Marion Cotillard tient ce rôle- miroir de diva de celluloïd, figure lointaine, sublime, terrifiante, terriblement attirante, qui va bientôt entamer une relation vampirique avec la jeune fille. Il était presque inévitable que Lucile Hadzihalilovic, cinéaste du mystère de l’enfance, des mondes autarciques, de l’envoûtement et de l’hypnose, finisse par faire son grand film sur le cinéma. Elle poursuit, avec le directeur de la photo Jonathan Ricquebourg, un travail sur la lumière kaléidoscopique, les miroirs brisés, qui était déjà au cœur d’Earwig. Et dans les reflets changeants de ce film magique, le cinéma est à la fois le monde de tous les possibles, et celui de tous les dangers.
Frédéric Foubert
Lire la critique en intégralitéPREMIÈRE A AIME
LEFT- HANDED GIRL ★★★☆☆
De Shih- Ching Tsou
Cela fait plus de 20 ans que Shih Ching Tsou et Sean Baker travaillent ensemble. Nulle surprise donc de retrouver l’homme d’Anora à la co- écriture de son premier long en solo inspiré par ses souvenirs d’enfance. On y suit une mère et ses deux filles revenues vivre dans le quotidien bouillonnant de Taipei. La première a ouvert une cantine dans un marché de nuit, son aînée bosse dans une échoppe miteuse et couche avec son patron tout en gardant un œil sur sa très dégourdie petite sœur de 5 ans. Trois femmes qu’on perçoit vite au cœur de difficultés financières prêtes à les engloutir à tout moment. Et les hommes qui les entourent (père, ex- mari, fils…) ne semblent là que pour les regarder s’agiter sans que cette mère- courage ne s’en offusque. La grande réussite du film tient dans ce double mouvement contradictoire : une course contre la montre effrénée plombée par le poids des traditions patriarcales taiwanaises. Ne vous fiez pas à sa malice et sa mignonnerie apparentes, Left- handed girl est d’abord et avant tout un cri de rage et de révolte libérateur.
Thierry Cheze
Lire la critique en intégralitéL’INTERÊT D’ADAM ★★★☆☆
De Laura Wandel
La cinéaste belge Laura Wandel intrigue ici d’emblée par le choix du temps réel. Un procédé pertinent lorsque l’on entend rendre compte de l’absence de respiration des hôpitaux, lieux saturés de tout. La mise en scène, caméra à l’épaule, choisit l’immersion et une circulation à la fluidité sans cesse contrariée par les contraintes d’un espace où les corps se croisent et se décroisent. Lucy (Léa Drucker), infirmière en chef d’un service pédiatrique prend seule en charge cette apnée au fil de l’histoire d’une maman isolée donc fragile (Anamaria Vartolomei) qui refuse d’alimenter comme il faudrait son fils de 4 ans, Adam. Lucy veille, contourne les décisions de sa hiérarchie pour éviter une séparation inévitable. C’est pour son « intérêt » que le monde s’agite autour de lui. Wandel avait déjà questionné les mystères, les secrets et la violence des tous petits dans Un monde, son premier long-métrage. Avec ce deuxième long, c’est cet axe souvent confisqué par les adultes qu’elle ausculte à nouveau. La part documentaire et fictionnel du récit trouve ici un juste point d’ancrage et d’équilibre. Et même sans atteindre la grâce transcendantale des Dardenne, le geste reste fort.
Thomas Baurez
LES TOURMENTES ★★★☆☆
De Lucas Belvaux
Skender (Niels Schneider), ancien légionnaire devenu SDF, est contacté par Max (Ramzy Bedia), l’un de ses anciens frères d’armes, désormais majordome d’une mystérieuse femme d’affaires. Celle-ci (Linh-Dan Pham) propose une très importante somme d’argent à Skender en échange d’un « jeu » à haut risque… Pas besoin d’avoir lu le premier roman du réalisateur Lucas Belvaux – qui adapte ici lui-même son propre livre – pour vite comprendre qu’on est face à une variation sur Les Chasses du Comte Zaroff : la commanditaire, prédatrice accomplie, veut savoir si elle aurait le courage de tuer un homme. Skender, lui, entend assurer le confort matériel de son ex-femme et de ses fils. Le thème du gibier humain a été joué sur tous les tons dans l’histoire du cinéma. Mais Belvaux ne s’aventure pas ici sur le terrain de l’action viscérale. Il préfère explorer la question du pacte « zaroffien » sous ses angles psychologiques, politiques, philosophiques, s’interroger sur la brutalisation de la société, sur le rôle de l’argent dans la recherche du bonheur, sur les traumas causés par les guerres. Et sonde l’intériorité de ses personnages dans une mise en scène élégante et triste, comme endeuillée.
Frédéric Foubert
Retrouvez ces films près de chez vous grâce à Première GoDALLOWAY ★★☆☆☆
De Yann Gozlan
Quelques mois avant de retrouver Pierre Niney dans Gourou, Yann Gozlan (Boîte noire) s’offre une petite escapade à la frontière de la science-fiction. Une adaptation du roman Les Fleurs de l'ombre de Tatiana de Rosnay, où Clarissa (Cécile de France, gros point fort du film), romancière en panne d’inspiration, tente de se débloquer en rejoignant une résidence d’artistes high tech. Son studio est entièrement contrôlé par une intelligence artificielle (la voix de Mylène Farmer, excellent choix), mais l’assistante virtuelle devient de plus en plus intrusive… D’emblée intrigant et assez malin dans sa vision d’une IA domotique toute-puissante, Dalloway a beaucoup plus de mal à faire exister son univers en dehors de l’appartement de Clarissa. Le film s’enfonce alors petit à petit dans une caricature de thriller complotiste, et Gozlan peine à nourrir le potentiel délire parano de son héroïne.
François Léger
REGARDE ★★☆☆☆
De Emmanuel Poulain- Arnaud
Ces deux figures populaires n’avaient jamais tourné ensemble. Et pour cette grande première, devant la caméra d’Emmanuel Poulain- Arnaud (Les Cobayes), Audrey Fleurot et Dany Boon incarnent Chris et Antoine un couple divorcé dont la maladie rare et soudaine qui touche leur fils et le condamne à perdre la vue dans un futur très proche va les rapprocher. Le temps d’ultimes vacances ensemble sur la côte avant qu’il ne devienne aveugle pour qu’il puisse garder en lui pour toujours ces souvenirs. L’alchimie du duo est un des atouts majeurs d’un film qui a pour lui d’éviter le piège du pathos qui lui tend les bras à chaque scène ou presque. Dommage alors que l’écriture des personnages secondaires soit aussi paresseuse voire catastrophique (le rôle de la nouvelle compagne d’Antoine est à ce titre particulièrement édifiant !) et desserve par ricochet le film tout entier.
Thierry Cheze
CHRISTIAN CLAVIER : LA VIS COMICA ★★☆☆☆
De David Serero
Après Christophe Rocancourt et avant Richard Orlinski (le 15 octobre), David Serero consacre un documentaire à l’un des rois de la comédie made in France avec l’ambition d’aller au- delà de la simple compilation de ses faits d’armes mais de comprendre le secret de sa longévité. On sent le plaisir pris par Clavier à parler métier, à expliquer son processus de création d’acteur et d’auteur, à célébrer ceux qui ont eu un impact décisif sur lui comme Michel Bouquet, Pierre Mondy ou Tsilla Chelton (l’extrait de l’émission télé où elle lui dit son admiration de l’avoir vu dans Le Bourgois Gentilhomme et l’émotion qu’il ressent est une pépite). Le tout accompagné d’images d’archives qui ont la belle idée de faire la part belle au théâtre (La Dame de chez Maxim’s, La Cage aux folles…) plutôt que recycler les sempiternels mêmes extraits du Splendid. Mais le parti pris de Serero de multiplier les témoins – pas tous aussi éclairants qu’un Jean- Marie Poiré ou un Jean Reno – donnent un côté haché dommageable à la parole du principal intéressé, qu’on entend rarement dans ce type d’entretien au long cours. Et la musique permanente en fond sonore finit par saturer l’espace là où l’épure aurait dû être de mise.
Thierry Cheze
PREMIÈRE N’A PAS AIME
L’HOMME QUI A VU L’OURS QUI A VU L’HOMME ★☆☆☆☆
De Pierre Richard
On avait évidemment envie d’aimer ce retour à la réalisation à 90 ans de Pierre Richard, près de trente ans après sa dernière tentative, Droit dans le mur. Mais rien ne fonctionne dans les aventures de cet ultra- riche (qu’il incarne) qui a décidé de tout plaquer façon Itinéraire d’un enfant gâté pour vivre en solitaire dans un monde qu’il espère plus tolérant et respectueux de la nature. La poésie fantasque et l’humour espiègle qu’il essaie d’y insuffler tombent à plat. Et son film bascule peu à peu dans une mièvrerie où il finit par se noyer.
Thierry Cheze
WU- TANG EXPERIENCE ★☆☆☆☆
De RZA et Gerald K Barclay
Le moins que l’on puisse dire est que le collectif hip hop de Staten Island veille à sa propre postérité tant on ne compte plus les documentaires à sa gloire (le plus laudatif étant Wu-Tang : An American Saga en 2023) Ainsi l’organisation d’un concert exceptionnel dans l’antre de « la plus belle salle du monde » (le Red Rocks Amphitheatre au cœur des montagnes ocres du Colorado) accompagné d’un orchestre symphonique et d’une projection de La 36e chambre de Shaolin de Liu Chia-liang (1978), donne lieu à ce film censé nous décrire les coulisses dudit raout. Entrecoupé d’entretiens pas franchement passionnants des membres du crew, RZA vient cycliquement rappeler l’intérêt du show comme s’il n’allait pas de soi. La structure narrative brouillonne empêche le film, donc la musique, de se déployer. Quant au mixage, il ne rend pas assez justice à la qualité de la prestation scénique du jour. For fans only.
Thomas Baurez
Et aussi
Demon Slayer : Kimetsu No Yaiba- La Forteresse infinie- Film 1, de Haruo Sotozaki
Mary Anning, de Marcel Barelli







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